Divers, bordel et non-terminés, trucs en cours, machins à finir, idées sur le feu, etc..



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Marcel avait son petit air de con, ce petit air qu’il arborait de manière presque naturelle et pétillante quand un péquenot du bas du village arrivait au café après que les troisième tournées de jaune aient connu la langue et l’abysse.

L’essoufflé venait de faire grincer la lourde du Carré-des-Bois, le seul café de Mouin-en-Bugey. La mine froissée par quelques excès qu’il se plaisait à répéter quotidiennement avec une précision quasi horlogère, l’essoufflé arpentait le carrelage de cette cathédrale de la sagesse populaire avec le cérémonial d’un évêque reçu à Rome, faisant discrètement glisser ses chaussures à clous pour produire juste de quoi énerver Marcel.

Marcel avait pour sa part commencé son petit cirque : comme à l’habitude il avait jaugé l’essoufflé de la tête aux pieds, cherchant l’objet journalier de ses railleries, son petit œil de pigeon passait en revue les taches de la chemises les unes après les autres avant de s’envoler vers les lambeaux du chapeau de paille tout en passant par la braguette restée ouverte, béante sur un des dernier vestiges de la collection petit-bateau 1948.


Avant même que Marcel aie pu donner du verbe, l’essoufflé en grande forme matinale avait lancé dans le cruel, donnant ainsi le ton de la rencontre :

La remarque était basse, sans fondement, juste méchante et destinée à gagner du temps dans les prologues de l’affrontement.

L’essoufflé, débarrassé de son projectile verbal, s’était assis au coin opposé du bar tout en faisant signe à la rougeaude de faire descendre la crème de cassis qu’elle tenait déjà dans ses mains, en direction du verre.

Marcel avant pris la phrase dans les gencives, abasourdi et pantois, il ne pipait mot et mâchonnait le bras de sa chemise en fomentant quelque vilaine réplique.

Dix ans que cela durait, dix ans de mercredi matin à dix heures au café du Carré-des-Bois à Mouin-en-Bugey, dix ans que Marcel arrivait vers moins dix, se postait à la table sous la télévision juste au bout du bar à gauche. Sa chaise, sa table. Un salut marmonné entre les lèvres et la rougeaude qui lui amène un premier ballon de vin jaune, puis un autre quelques minutes après. Encore un. Marcel était prêt.

D’ordinaire l’essoufflé arrivait vers dix heures dix, selon l’humeur des vaches il était possible que cet horaire soit un peu chamboulé et il n’était pas rare de le voir remonter la ruelle qui mène au café vers les dix heures trente, ajoutant un peu de nervosité aux remarques acides du Marcel qui aurait eu alors le temps d’affiner ses railleries à l’aide de quelques verres de vin jaune supplémentaires.

Invariablement l’essoufflé allait en faisant crisser ses chaussures à clous, se poser à l’autre bout du bar, appuyé contre le panneau de l’amicale agricole de la vallée. Le silence se faisait au moins jusqu’à que son troisième verre de cassis vienne heurter le zinc. D’ordinaire tout se déroulait dans cet ordre, il n’y avait pas trop de place pour la fantaisie dans cette organisation induite par des années de pratique assidue et comme dans toute bonne fanfare de village ou les grands sont devant et le petits derrière, les choses n’avaient pas à s’organiser autrement. Pas une grippe, pas l’ombre d’un amour ou même encore la velée d’une génisse n’aurait pu troubler ce cérémonial digne de la relève de la garde à Buckingham palace. La rougeaude ne partageant pourtant avec la reine mère que le mauvais goût dans le choix de ses bas anti-varices.

Pourtant ce matin là, un truc clochait, Marcel n’avait pas encore envoyé de répartie, il oscillait du menton sans vraiment se decider à donner de la voie. La rougeaude et l’essoufflé croisèrent du regard avec un brin d’inquiétude masqué derrière les rougeurs du blanc de leurs yeux vitreux. Marcel ne se décidait pas et l’inquiétude grandissait, même Broubet dit l’imbécile qui n’avait pour habitude que de contempler le plafond après avoir épongé sa dose de vin avait baissé les yeux et portait un regard mou en direction du Marcel.

Broubet ouvrit la bouche, découvrant ainsi pour un orthodontiste ce que la grotte de Lascaux était aux archéologues:


- Ah ben Mon marcel qu’aurions pârdou l’ousage deu la parole, hé ?


Broubet, soudainement éteint par cet effort millénaire et conscient des volutes nauséabondes qui s’étaient répandues dans l’établissement suite à son intervention avait repris le chemin de son nez, c’est à dire face à la table.

Marcel n’avait pas réagi, pire encore: une larme coulait sur sa joue, une grosse larme chaude accompagnée de petits hoquets étouffés.


L’essoufflé et la rougeaude étaient siderés, posés là commes des sacs de patates, ils ne savaient vraiment quoi dire ou faire: pas l’ombre d’une pensée n’arrivait à trouver son passage vers les cerveaux déjà amoindris de l’un ou de l’autre.

Le quatuor était figé, figé dans l’inconcevable; Marcel pleurait doucement, Broubet avait le front posé sur son verre de vin jaune, la rougeaude baillait de la lèvre inférieure tout en considérant avec bovidité l’essoufflé qui ne présentait dans le regard pas la moindre étincelle de lucidité.

Marcel pleurait et chacun tentait de trouver une explication à celà; l’essoufflé culpabilisait en imaginant avoir porté du mot une estocade par trop cruelle à celui qui était son essentiel, son inséparable enemi. La rougeaude humait du tarin la bouteille qui avait servit à alimenter les restes du foie de Marcel ce matin et se demandait si la coupure au vinaigre re-distillé n’avait pas porté un coup fatal à ce brave Marcel. Le Broubet quand à lui ne pensait pas plus que le vieux chat gris de la rougeaude, il avait même entamé un petit concert de ronflements incertains, sans doute auto-asphyxié par la trop grande proximité nasale de ce qui lui servait de bouche.

Marcel ne faisait pas surface, pas l’ombre d’un sourire, pas la moindre portion de malignité ne s’esquissait sur son visage; il pleurait simplement, veritablement.




Voui, la suite, voilà, ça vient (un de ces jours donc)



Tout semblait être parfait : l’agence, les clients, l’importance des choses établies, les amitiés, les vérités. Puis : quarante-six ans, un infarctus, une grosse remise en question, l’appel de la terre et de l’authenticité, Aline qui s’en va, les enfants aussi, la vie qui soudainement semble passer à un autre rythme, un sentiment de différence, la solitude, la dépression, l’exclusion presque volontaire et finalement le besoin de renaître. Se fixer un but, l’annonce, le coup de folie, cette ferme : je me suis installé ici en 1981.


En arrivant ici je me suis retrouvé obsédé par le détail des évènements. Naturellement je me suis dit que tout devrait être noté, écrit et relaté avec minutie, il fallait laisser une trace de ces moments à vivre que je croyais exceptionnels, il fallait me trouver une occupation : cette façon d’être indispensable et comme fruit d’une courte analyse par avance biaisée je me suis attribué ce rôle de témoin du temps qui passe.


Ainsi chaque détail fut inscrit, chaque lever de soleil ou petit brouillard, le moindre cri de coq, une lumière dans la nuit, le vent qui tourne, les heures et les minutes, la température. Scrupuleusement j’ai gravé pour l’éternité la direction de chaque chose, avec le plus de détails possible.


Jeudi 14 août 1987, 12 h 45 pluie, 19 degrés : Le tracteur rouge est passé à nouveau devant la ferme, le conducteur semble comme absent.


Selon la teneur des faits ou la proximité d’une fête de village, les carnets se succédaient plus ou moins vite, noirci des plus petites choses qui auraient semblées insignifiantes pour le commun des autres, les autres.


Mardi 13 octobre 1987, 13 h 00, vent léger, 12 degrés : le tracteur rouge passe devant chez moi.


Les étagères de ma petite bibliothèque fut bientôt pleine de ces petits carnets de toutes les couleurs, triés par ans, classé par semaines, ils emplissaient ma pièce préférée comme une énorme boite de crayon de couleurs en désordre.


Mercredi 11 septembre 1989, 12 h 34, soleil, 27 degrés : le tracteur rouge à encore passé devant la ferme conduit par Marcel Bonfustre.


Il avait fallu trouver un système d’indexation afin de pouvoir les classer de manière logique. Je possédais deux grands livres dans lesquels je notais scrupuleusement l’identification et la place attribuée à chaque petit carnet ; celui du 20 août 1989 au 23 août 1989 se trouvait sur l’étagère 13 devant le poêle en faïence, en bas à gauche, juste à coté de la petite planche qui tient la rangée 16.


Lundi 23 mars 2000, 16 h02, neige, 1 degré : le tracteur rouge n’est pas passé aujourd’hui.


J’ai du me résoudre bientôt à sacrifier mon salon car je ne supportais pas de voir s’entasser au sol les carnets ; impossible alors de les classer, ils gisaient à même le sol sans aucune marque de reconnaissance, l’anarchie me guettait si je n’agissais pas. J’ai donc pris ce jour là la décision de me faire construire, par un artisan du village, une bibliothèque murale dans le salon avec une échelle sur roulettes, comme dans les librairies anglaises, ce qui fut achevé le 12 décembre 1988.


Mardi 4 novembre 1988, 12 h 30, neige et vent, -4 degrés : le tracteur rouge vient de passer, Marcel Bonfustre semble renfrogné.


Il me fallut bien une semaine pour arriver à retrouver mes marques, ranger ce qui traînait au sol, classer et vérifier.

La grande bibliothèque se remplissait à mesure que mes descriptions s’affinaient, sûr de l’imprécision de mes mesures, je me mis à perfectionner le détail et les moindres petites anormalités de mes observations.


Mercredi 30 avril 2000, 11 h 30, pluie, 11 degrés : le tracteur rouge passe devant la ferme mais plus prêt que d’habitude, à environ à 1m30 de la paroi.


Jeudi 1 décembre 1989, mesurer les bûches posées contre la maison m’a pris un temps fou, il a fallu noter la taille et la coupe de chacune d’elles, avec ce froid de janvier ce fut fastidieux mais j’ai maintenant à jour ce livre des bûches ; quand j’en prend une je la coche méticuleusement dans cet ouvrage en inscrivant son état et l’heure de son allumage.

Depuis ce matin j’ai également remarqué qu’il serait important que je prenne note de la composition des repas que je prend, il est important que je puisse ainsi retracer, analyser les différentes compositions des aliments ingurgités. Pour ce faire j’ai sacrifié une partie de la salle à manger afin d’y entreposer ces nouveaux volumes dans les nouvelles portions de bibliothèque commandées à mon artisan.


Là aussi, une suite, hein ?



Moisir


J'aurai volontiers utilisé le mot moisissure, mais ce qui se passait en mon corps abîmé au pied de cette falaise relevait pour moi du miracle de la vie, de la symbiose avec la nature dont beaucoup rêvent mais ne sauraient l’imaginer de cette étrange façon.


Certes, il m'avait fallu du temps, mais je n’en manquais pas, pour oser me faire à cette idée absurde, à surpasser tous les dégoûts et toutes les aversions pour aborder avec une certaine sérénité ma fonction d’humain, les évènements récents m’obligeaient à reconsidérer mon education et mon vécu en la matière.


Quand j’y repense, je m’étais encoublé bêtement. Il y avait cette pierre un peu noire qui se détachait des autres et je n’avais pas pu résister à l’envie de lui donner un petit coup de pied. Juste comme ça, pour rien. Elle avait basculé et moi avec, j’avais d’abord été surpris puis véritablement déconcerté par cette situation nouvelle et inattendue. Je tombais bêtement, je n’avais même pas eu le réflexe de jeter ma main sur les rochers pour tenter de me raccrocher, il était trop tard et le sort en était jeté.


Laure n'avait rien pu faire, elle était restée silencieuse et n’avais pas même émis un cri; en partant pour l'abîme je voyais s'éloigner son visage interloqué. Ma chute avait été terrible, interminable. Je n'avais jamais imaginé que l'on pouvait avoir aussi peur, être pris d'une telle panique pour les maigres secondes qui s'égrenaient le long de cette falaise, ce foutu film, les dernières images de mon existence futile.


A l'approche du sol couvert de mousse, au cœur de cette faille au pied de la falaise, j'ai commencé à me détacher de cette peur: la fin était là, inéluctable, j'avais terminé une sorte de mission entamée il y a environ 20 ans, une mission d'enfant née à la lecture d'un roman d'espionnage. Le personnage né de prime lecture allait finir sa mission dans les feuilles mortes qui se rapprochaient à la vitesse de l'éclair, ce fut la dernière image, le dernier flash de ma descente vertigineuse, on ne choisit pas ses dernières images : elles vous sont livrées au hasard des fins que vous auriez à subir.


Etonnamment, je ne m'étais pas disloqué comme je l’aurai imaginé: je sentais mon corps détruit et meurtri par la chute, mes os broyés et mes fluides internes se rependre dans les organes éclatés mais la douleur n'était pas horrible ou insoutenable, seul l'arrière de ma boite crânienne ouverte sur les feuilles mortes me donnait quelques frémissements, quelques ultimes tressaillements, ce qui est humain.

Je peinais à mourir, non pas que j'aie la moindre impatience ou une quelconque envie de trépasser, mais l'état général de mes difformités me poussais à croire que la seule issue possible et probable était le trépas pur et simple: j'aurais été un véritable cauchemar pour un professeur de chirurgie adjoint et je n'ai jamais vraiment eu le don d'ennuyer les gens importants, surtout le dimanche.


Les secours avaient parcouru les abords de la falaise en long et en large, chaque niche, faille ou presque fut explorée, toutes sauf la mienne, comme si l'on respectait inconsciemment ma sépulture naturelle.

Deux jours de proche frénésie s'écoulèrent au son des radios, des pales d'hélicoptères et des aboiements de chiens de sauvetage. Deux jours de bruits proches mais pourtant sourds, comme passés au travers d’un tissu lourd. Deux jours à attendre sans réelle conviction qu’un chien vienne lécher ma main avant de recevoir les honneurs de son maître ou que la corde d’un sauveteur se love mollement sur mon torse, annonçant l’arrivée prochaine d’un sapeur pompier ému de sa découverte. Deux jours. Puis ce fut le silence. Il n'y avait que moi et ce silence.


J'avais sans doute du faire la une des journaux du coin, Laure devait être effondrée et je n'ose même pas penser à la tête de mes parents lors de la visite du lieutenant de gendarmerie à la mine déconfite leur annonçant ma disparition brutale et inexpliquée.

Il me semblait que le temps s'était ralentit, que la notion même de jour et de nuit que je pouvais encore discerner au début, commençait à s'estomper. Le temps ralentissait à la mesure de mes fonctions: au fur et a mesure que je sentais la vie me quitter, une sensation étrange d'envahissement se faisait sentir, imperceptiblement.

On était en automne, une de ces fins de semaine d'automne pluvieuse. Quand Laure avait proposé de sortir, j'ai bien senti qu'un refus ne serait pas le bienvenu.

J'avais tout essayé, me faire appeler par des amis, mon patron pour trouver une échappatoire, une bouffe centenaire, un projet hyper urgent, mais rien n’y avait fait : je n’avais pas pu faire l'impasse sur ce week-end au frais.


On devait être jeudi, j'avais ressassé plein de souvenirs, digéré et analysé plein de petites choses du passé, je n'avais que ça à faire ; égrener et disséquer des souvenirs.

Je m'étonnais à chaque instant d'être encore en vie, mais était-ce de la vie ?

J'étais étendu ici depuis plusieurs jours maintenant et si la nature des choses était aussi bien faite que je l'imagine, telle qu'elle est relatée dans les livres de biologie actuels, je devrais déjà être mort. Mais étais-je vivant ?

Depuis plusieurs jours, dans mon inconfortable position, j'avais l'impression de faire partie de l'humus, de m'intégrer à la couche de feuilles mortes.

Il y avait du passage, de la visite: des écureuils aux lombrics, tout le monde venait voir de près ce nouvel intégré de la faille, je devenais le cœur des intérêts de la faille, la nouvelle curiosité du coin.

Je n'avais en fait qu'une seule certitude: je pourrissais, doucement mais sûrement, de mon oeil valide posé sur les racines d’un petit hêtre me servant d’oreiller, je pouvais observer une certaine floraison; ici un lierre avait gagné mes côtes et se tortillait entre elles, serpentant au cœur de ma cage thoracique, là quelques petites fleurs jaunes émergeaient de ma cuisse maintenant recouverte d’une fine couche de mousse. Une belle paire de morilles s’étaient emparées de la paume de mon bras droit qui s’était offert comme un promontoire privilégié pour l’un de mes plus fidèles écureuils.

J’avais l’impression de fondre, un peu comme une noisette de beurre dans une poêle, mes fesses et mon dos faisaient partie intégrante du sol et je n’avais plus la sensation de ces éléments de mon être, la sensation n’était pas désagréable mais je me surprenais encore à tenter de mouvoir mes talons alors que ces derniers se présentaient déjà comme de futurs hébergements pour d’audacieuses fourmis.

Entre mes doigts immobiles, se faufilant avec délicatesse et hésitation, une petite troupe d'araignées rouges directement suivie d’une sorte de scarabée sombre progressaient sans bruit.

Tout était bienfait et cadeau en ce lieu, il y avait comme une étape lucide vers ma mutation, une prise de conscience vers l’appropriation de ce lieu ; qu’une pluie fine vienne à succomber aux rayons du soleil et bientôt les fleurs et les pousses prenaient de la vigueur, se tortillant en direction de l’inaccessible cime des arbres. Qu’un peu de froid, qu’un peu de neige vienne à recouvrir mes restes et c’est au cœur même de mes entrailles que la morsure de l’hiver venait me donner le goût de la saison à venir. Assommé de canicules estivales, mes doux envahisseurs se mettaient en sommeil pour accomplir leur destin, tenter de survivre, se laisser sécher, se laisser prendre par l’air, se laisser déshydrater mais tenir pour pouvoir tirer leurs maigres ressources jusqu’à la prochaine averse salutaire.


Le temps s’écoulait, passait, la vie me gagnait. La vie prenait place en moi, cette vie incroyable qui est faite de dissolution, de renaissance, de feu, de transformation.


Je pouvais me poser sans risque et sans peur toute une corolle de question essentielles car mon esprit seul maintenait le lien vers l’humain que j’avais été, débarrassé des peurs liées aux essoufflements, aux angoisses qui ne pouvaient trouver ici la moindre prise organique, pas la moindre faille au travers de laquelle un signe de moiteur ou de tremblement aurait pu se glisser subrepticement, non ; D’humain il n’y avait plus que quelques signes extérieurs de ce que j’avais été, les courbes de l’humus traçaient ici encore avec peine les contours de mon contenant en disparition.


Finalement, la mort n’existait peut-être pas : de la terre, il restait ma conscience émergeante, mes pensées et l’impression de voir, l’impression incroyable de discerner sans pour autant bénéficier de la vision pourtant essentielle, étais-je devenu mon esprit et uniquement mon esprit ? Une sorte de fantôme ?

Comment arriver à définir ce qu’il se passait, les origines de cette étonnante mutation alors que j’avais rejeté l’idée même d’une vie après la mort tout au long de mon existence ?

Ma seule peine était de ne pas pouvoir le dire, le faire savoir, transmettre à tous cette révélation.

Mais le doute une fois de plus devait m’assaillir au seuil de cette envie de dire ; étais-je un cas unique ? Si d’aventure il m’avait été offert de pouvoir communiquer avec les autres a cet instant, ceux qui restent, quelle aurait été ma certitude devant ces événements ?


Finalement il m’advint de penser que le monde est comme ça, que je devais m’accomplir seul, affronter et laisser l’autre vivre et affronter à son tour, une fois ses derniers instants venus.

Je devenais paisible, calme. Le temps s’écoulait et cela ne m’importait guerre, du temps je gardais la saveur de voir se muer les choses qui m’entourent, de voir chaque chose se transformer et renaître au fil des jours et des saisons. Il m’importait peu de mourir tel que je l’avais imaginé, il ne s’agissait pas réellement de mourir mais bel et bien de perdre conscience, d’accompagner de l’esprit ce qui avait été notre mécanique, notre support. Taire la conscience alors que le corps se défait.

C’est à ce moment précis que les mécanismes délicats de la vie avaient du se fourvoyer, contrairement à ce qui devait être juste et médicalement établi ; j’avais survécu à mon être, à ma peau de mec pressé.





Xxx





Tante Gilberte, lors de nos goûters des dimanches d’août sous la tonnelle à Uzès, disait souvent que les évènements de la vie vous transforme un peu. Enfant et curieux, je l’avais souvent interrogée et questionnée sur ce qu’elle appelait les évènements de la vie. C’est accompagné du chant des grillons, une petite larme au coin de l’œil, qu’elle évoquait pour moi toutes ces petites choses inattendues qui font le cours d’une vie et ses aléas.

Elle aurait été fière de moi je crois, en me voyant ainsi transformé et muri.





Sam, canard emblématique des Eaux-vives et son copain Edmond des Pâquis sont relégués au Creux de Genthod pour des problèmes de relations conjugales orageusement définitives, ils se morfondent avec des jeunes ploucs qui ne pensent qu'à aller se faire pêter la rosace le samedi soir du coté d'Ouchy.


Au lieu de continuer à bougonner, Sam propose que l'on suive l'idée qu'il a fait germer au fil des ans et qui lui vient d'un vieux baba emblématique de la jetée du jet d'eau qui lui filait toujours des bouts de croissants en lui expliquant avec moult détails la route des indes telle qu'il l'avait suivie, les lieux magiques, les gens incroyables rencontrés, la bouffe, la turista, les paysages, LE mythe quoi , LE voyage a faire au moins une fois dans sa vie.

Sam toujours omnubilé par cette idée trouve que c'est le moment idéal du retour sur soi, de la découverte des valeurs vraies et authentiques, il propose donc à l'autre empaffé de prendre la route, leur route et d'aller au delà de leurs croyances et des leurs certitudes de canards pour voir le monde un peu en biais.



Edmond le suivra partout et ces deux cons vont effectivement prendre la route des Indes..., après avoir piqué non sans mal une carte du monde et une boussole chez Artou, vont se rappelle d’une carte du monde dans un carton, grenier à la rue des granges qui a un carreau cassé , piqué la boussole qui était avec.


ça me parait totalement grotesque donc délicieux.





Le canard du Creux


Sam le canard regardait tomber la pluie avec une nonchalance qui frisait l'indolence.

Le Creux de Genthod sous la pluie d'automne représentait la quintessence de la grisaille. Pas un des volatiles présent sous le ponton sud n'arborait autre chose qu'un faciès de cadavre contrarié, même Edmond des Pâquis, exilé pour insupportance matrimoniale, semblait regretter d'un soupir les années passées dans la rade.

Il y avait là quelques jeunots aux becs frénétiques, impétueux et pleins d'enthousiasme débordant, presque énervants.

Edmond et Peutais, un autre exilé, tentaient vainement de trouver une fenêtre de silence pour entamer une polémique sur la présence de ces jeunes imbéciles sous ce ponton de tradition.


Il faut reconnaître que l’endroit était devenu une sorte de lieu de rassemblement pour jeunes imbéciles en partance pour les quais d’Ouchy ou en revenance pour les bord du petit-lac.

Le ponton sud ressemblait des plus en plus à une gare, une salle d’attente de gare de banlieue. On y trouvait les dernières cannes, les promises futures des emplumés de la côte. La faune, se plaisait à dire Edmond, non sans avoir une petite pensée pour les ans passés sur les berges de sa jeunesse.

Sam le canard se tenait sur le ponton, posé là tel un penseur, l’œil rivé sur l’horizon, la paupière triste.

Sam ………….. chaque étape de la vie du canard moyen tel qu’Edmond les lui avaient décrites semblait avoir existé





J’ai bien une idée, mais je suis pas sur que tu me suive sur ce coup là


Edmond je te suivrai partout, tu le sais bien, croix de bois croix de fer, si je ment je fini en terrine !



Projet fou, aller aux indes, comme le disaient les mecs qui prenaient du bon temps sur la jetée du jet d’eau


T’es dingue, tu vois un peu le trajet ?


Piquer une carte chez Artou en passant par la petite fenêtre des wc du deuxième étage pendant que ce con se tapait des reste dans la poubelle du pâtissier


Besoin de rien, on bouffe sur place, on est des canards après tout, on vas faire la route !


Suis pas sur que ce soit une bonne idée mais y faut y aller de toute facon


Pas se gourer de trajet, bien etudier la carte avant


Suivre la ligne de train qui va a murmansk


Passer par au dessus, l’hymalaya



Migration des canards ?









Elle l’avait dit :

Laconique et précise à la fois, elle avait fini de me donner des explications, pour le reste j’allais devoir improviser mais je n’avais pas pu m’empêcher de raconter une connerie, comme d’habitude.

Vingt heures, le temps de sortir, le temps était venu de lâcher le zinc avant que la situation ne s’envenime.

La dernière engueulade s’étant soldée par trois ans de silence, il était pile l’heure de dégager en silence et avec un tout petit sourire niais de crétin modeste rivé sur le portrait.

Le tout était d’arriver à sauver ces quelques bribes d’amitiés qui traînaient encore entre eux, de cette amitié incompréhensible, ces liens étranges qui lient ceux qui s’aiment ou pas.

La deux-chevaux était chargée jusqu’au toit, passer un mois au bord de la mer, seul dans une jolie bicoque demandait de l’organisation et du matériel pour un type comme moi ; non content de trimballer deux ou trois ordis, j’avais sur l’aile arrière gauche une pile de bouquin qui aurait fait frémir n’importe quel libraire. Quoi de plus agréable que la solitude pour aborder les pendules de Foucault et autres entretiens avec Jacques Lacan, quoi de plus serein comme environnement que celui-là pour tenter d’affronter le théorème de Bèque et les modulations orthographiques de Marcel-Paul Trentin ?


La petite route de Châtaigne à Lubin serpentait le long de la côte tout en douceur, en courbes ondulantes ; le bal des phares de ma deux-chevaux se dessinait à tour de rôle sur les pierres, sur la mer.

La petite vingtaine de kilomètres fut avalée en un rien de temps et j’étais finalement relativement content de ne pas avoir pu bénéficier de sa compagnie car pour la première fois en trente ans, j’avais trouvé l’endroit du premier coup, sans sourciller, sans hésiter : à l’apparition de l’écriteau j’avais bifurqué d’un coup sec en pensant « c’est là »

La vie est faite de petites choses et mes décisions emportées me ravissaient, surtout si elles s’avéraient positives et correctes.

La maison était là, de la route on voyait sa silhouette se découper dans le bleu foncé de la mer qui s’endormait derrière elle. Il y avait de la lumière à une fenêtre, une petit lumière vacillante qui dansait derrière les carreaux de la fenêtre du haut.

Je n’étais pas encore arrivé, vingt minutes de marche avec mon énorme sac, le chariot rempli d’ordinateurs et de victuailles et ce sac de bouquins devant moi ; l’expédition allait être épique.

De vingt minutes à deux heures pour finalement arriver meurtri, courbaturé, cassé et mille fois relevé de mes nombreuses encoublades, des vacances qui se méritent, j’avais comme l’impression d’être un âne, un âne meurtri. Durant le trajet de l’âne vers la maison, durant ces deux heures de calvaire, j’avais eu tout le loisir de penser à cette relation un peu particulière que nous entretenions, Sybille et moi, ces années de lettres, de mots, de mails, toutes ces phrases, tous ces aveux, ces secrets ; j’ai souvent eu l’impression qu’elle me connaissait mieux que n’importe qui d’autre, mieux que moi-même parfois tant sa capacité à analyser les faits et les mots était exacerbée.

Vingt ans de dialogue, anonyme puis avoué, vingt ans de cache-cache entre la peur de découvrir l’autre et l’envie de savoir tout et encore plus, d’être le plus proche, d’être unique : phagocyter l’autre par peur du partage et se rendre compte que l’autre est indépendant, qu’il n’est pas que de l’autre coté de son clavier, se rendre compte que quand la plume se pose, l’autre a une vie, une existence propre, des angoisses, des nuits et des jours qui ne t’appartiennent pas et qui ne t’appartiendront jamais.

Vingt ans d’introspection, de questions insolubles, vingt ans riches d’expériences incroyablement riches et diverses.

Mon esprit vaquait d’une idée à l’autre entre mes pensées pour elle et les années passées quand soudainement, le monde m’offrit l’une de ses vues les plus incroyables pour me ramener à sa réalité : la lune émergeait de l’eau à l’horizon, se hissant au dessus des flots en m’éblouissant. La vie c’était ça, ce moment précis ou les astres nous rappellent que nous ne sommes presque rien.


Si si, je fais une suite, je suis dessus là




Albert et la canicule

Au milieu de ce rien brûlé et dévasté par les éléments. Ce bout de monde sec. Cette fournaise plantée parmi les herbes jaunies et les pierres, au cœur même de l’Afrique ancestrale il y a la mare. Une grosse mare de boue noirâtre, plus très humide d’ailleurs par les temps qui courent : il y a bien huit semaines que la dernière goutte d’eau, par ailleurs hésitante, s’est écrasée avec mollesse dans la région.

La mare c’est le dernier refuge de ceux qui sont restés là pour la saison sèche, le bar de la dernière ligne droite, une sorte de station service plantée au milieu du désert.

Cette année il n’y a plus grand monde, Oswald le cloporte avait finalement pris l’avion sur les chaussures de trekking d’une aventurière de passage, Monbol, petit buffle hésitant, trop hésitant, a fini sa carrière en bottines mi-basses sur les marchés de la grand-rue à Mantamé et même Gaspard le serpent à disparu. Bon, il faut reconnaître que de toutes façons Gaspard n’est pas le meilleur camarade de boue que l’on puisse imaginer, fallait toujours lui essuyer les yeux et il n’arrêtait pas de parler de politique. Cette année donc, pas trace de Gaspard, personne ne sais vraiment si il est parti courir, enfin courir.. entendons nous, hein ?, s’il était parti ramper dans les bas fonds de Monrovia ou chasser la demoiselle sous les pierres plates des hauteurs.


Sur les bords de la mare s’est organisé tout un petit monde, une sorte de biotope complet, un peu comme un marché de banlieue. Les fourmis se sont postée là, juste derrière la branche morte qui sert de pont entre les deux grosses pierres à moitié enfoncées. Les fourmis sont cinglées, c’est ce que pense Gudule en tout cas, plus il fait chaud plus elles gigotent alors que le bon sens voudrait qu’elles se tapent des daiquiris au fond de leur fourmilière en attendant que ça se calme, que la fournaise et son lampion décident d’aller faire le tour de la terre.

Il y a aussi tout ceux qui reverraient d’entrer en boue, les admirateurs, les trottes-menus. Il y a autour de la mare toute une sorte de sous-mare de gens qui aimeraient y être, pas seulement pour la fraîcheur que l’on peut y trouver mais pour faire partie du cercle, des initiés de la mare.

Bref la mare c’est un truc incontournable, le lieu ou il faut gôger en cet après-midi de juillet au milieu du Serenghetti.



Albert le crocodile, le pied bot et la langue pâteuse, terrassé par le soleil brûlant du Serenghetti, glissait donc mollement dans la mare de boue à peine humide qui s'offrait à lui et ceci avec la ferme intention de ne plus bouger du tout jusqu'à la prochaine averse : promis juré.


Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver nez à nez avec Gudule la tortue en train de déguster un daiquiri agrémenté d'une tranche de citron dans le dit bourbier.



- C'est pas de refus, gémit Albert en se laissant glisser avec nonchalance dans le divin abri vaseux.



Albert ébaucha un sourire:


- Tu sais parler aux crocos toi.


La journée commençait à s’écouler tranquillement, il fallait tenir ici jusqu’au soir, on étaient partis pour échanger quelques banalités sur le temps qu’il fait et sur le temps qu’il fera, la santé des enfants, puis d’autres considérations quelconques sur la politique agricole et le plan quinquennal lorsque Garnagaël arriva à la marre en rentrant des courses, une patte d'antilope dépassant encore de sa monstrueuse gueule, elle feignit la surprise bien que son expression pour un oeil non averti ne se modifia pas aussi clairement par exemple Gudule que l'on interrogea plus tard n'avait rien remarqué de probant il est vrai aussi que Gudule était de dos et le temps qu'elle se retourne ses réflexes légèrement embrumés par l'alcool l'expression de Garnagaël avait pu changer. Donc, Garnagaël et son air étonné s'adressèrent à Albert.



Pffftttiou fit la patte de l'antilope en décollant de la gueule de Garnagaël.























Le crocodile dégringola avec lenteur dans la mare créant un petit tsunami de boue qui anéanti une fourmilière innocente qui avait trouvé raisonnable de coloniser ces berges accueillantes. L'énorme reptile s'étira laissant la boue fraîche le recouvrir.



Gudule lui tendit un verre.



Les trois reptiles sirotaient en silence leur verre, la boue fraîche leur faisait atteindre un agréable 32° . Albert regardait d'un oeil morne les fourmis agonisantes flotter le ventre à l'air.


le seul pépin de cette mare c' était Bosco. La hyène Bosco avait été recueillie toute petite par l'épouse d'un pasteur autrichien qui s'était mis en tête de convertir tous les indigènes qui passeraient devant la chapelle qu'il avait érigé sur le sentier de Munguru.

Le destin, qui est parfois cruel, voulut que le pasteur sombra dans la folie en apprenant 10 ans plus tard que le sentier en question n'était utilisé que tous les 33 ans pour une cérémonie grotesque a la gloire d'un obscur dieu local assez peu exigeant.

Bosco avait donc grandi au son des psaumes autrichiens et en avait gardé les intonations principales, gavé de strudel et de bière tiède, il avait conservé les traces d’une certaine attitude joviale et enthousiaste de cette période de captivité.

Chaque fin de semaine était donc rythmée par le passage tonitruant de Bosco et si d'ordinaire ses discours en formes de sermons sont entendus plutôt qu'écoutés, la température actuelle avait plutôt tendance a abaisser la limite inférieure de tolérance a ses beuglements intempestifs teintés de valeurs désuètes et toutes morales.


Et justement, en ce vendredi de juillet plutôt écrasant, une légère colonne de poussière au loin, doublée de ricanements autrichiens psalmodiés, annonçait l'arrivée imminente de la hyène assourdissante.



Les fourmis du bord sud étaient en train de ranger leurs affaires, pliant bagages pour les heures pénibles qui allaient s’ensuivrent, éviter le flots assourdissant des vaines paroles de Bosco.

Une certaine tension pouvait se lire dans le regard des sujets boueux de la mare de cet après-midi.



Garnagael aurait bien voulu ponctuer cette dernière remarque de Gudule d’un petit coup de dent ajusté, genre bouchon à dent creuse mais Bosco venait d’arriver a portée de voix et l’heure n’était plus au incivilités.


Tout le petit monde de la mare avait les oreilles crispées, attendant avec anxiété le début des hostiles vocalises, mais rien ne se fit entendre, pas un souffle, Bosco n’émit pas la moindre parole, pas le plus petit tremolo sinon un modeste bonjour lancé furtivement au gré des récepteurs.

C’est Gudule qui la première fit part de son inquiétude :



Gudule se gaussait en fait de cette situation, elle avait perdu la moitié de son ouie lors d’une engueulade avec un rhinocéros mal embouché d’une autre mare alors que le volumineux animal apportait une touche finale à ses certitudes d’une manière plutôt convaincante.

Bosco soupirait, on devinait dans son regard le manque d’enthousiasme, il était comme éteint, transparent, la moitié de lui-même.

Albert renchérit, timidement car il ne voulait en rien provoquer le retour des beuglements :



Bosco restait prostré, le regard vers le bord de la mare.

Garnagael qui manquait sincèrement de patience se fit un peu plus pressante que ses congénères boueux :



Le dialogue s’enlisait, ce qui est un comble pour une communauté sise au bord d’une mare.


- Mmff mmff clac clac !!!

Garnagael faisait trop d'allusions à la soupe de tortue pour ne pas avoir une idée de menu derrière la tête et le cerveau d' un crocodile de la taille d'une noix se contentait très bien d'une seule idée pour la journée. Gudule détestait cette idée, elle voulait bien être un pote, même âgé, son espérance de vie dépassant la centaine d'années si elle ne rencontrait pas une précocité alimentaire, mais elle ne voulait pas être un potage.

- Mmff mmff clac clac !!! Bonjour chers amis s'exprima le Baron. Son âge certain, ses manières assurées, son attitude indéniable transpiraient l'aristocratie, le Baron ne parlait pas, il s'exprimait. Et il trottinait aussi, sans aisance, avec raideur, ses articulations arthritiques craquant à chaque pas. Le malheureux marabout clopinait jusqu'à la mare à boue. Voila c'est dit, c'était facile, je l'ai fait maintenant on oublie. Donc le malheureux marabout  boitillait, il avait l'air d'un vieux lord anglais désabusé, sa tête décharnée chauve et rose, piquetée de taches brunes confirmaient cette impression. Et il souffrait d'un tic nerveux qui lui faisait soulever ses ailes comme un haussement d'épaule le mouvement convulsif qui suspendait sa démarche avec généralement une patte en l'air était accompagné d'un reniflement suivi de plusieurs claquements de bec  « mmff mmff clac clac !!! » . Ces spasmes étaient apparus  après qu'un groupe d'enfants en safari faisant ribambelle autour du noble eut chanté cent cinquante sept fois l’auriculo-dolorant « marabout marabout bout d'ficelle bout d'ficelle » etc etc ...

Le Baron faisait l'unanimité dans la mare en cas de conflits. Il était celui qui les départageait, parfaitement impartial, il était le juste juge à qui l'on demandait un verdict équitable. Il était la justice incarnée bien qu'il ne fut pas aveugle, mais son estomac si, ce qui lui garantissait quelque soit le résultat de la dispute un repas extrêmement neutre bien que pas fatalement fade.

Le seul avec qui il ne s'entendait pas, c'était Bosco. Ils marchaient sur les mêmes plates-bandes. En fait ils se détestaient presque : l'un parlait de justice divine, l'autre de justice bestiale. L'un parlait de spiritualité et débattait sur les qualités des âmes des adversaires et avait une furieuse tendance à donner raison à celui qui se convertissait dans un esprit de survie tout à fait désintéressé. D'ailleurs sa devise n’était-elle pas : in extremis spiritu sancti.  Après le verdict il expliquait au vaincu la justice divine qui définirait sa vie après sa mort. Ce que le perdant réfutait arguant qu'une fois mort sa vie lui semblerait nettement moins intéressante.

Le Baron, lui prônait l'équité, la viande faisandée ayant toujours le même goût exprimait-il, alors c'était du vivant des protagonistes que la justice devait être rendue. C'est ce qui faisait sa force, ce qui faisait que les animaux de la mare le préférait. Il était bancal, certes, mais sa justice était droite. Cubitus radius ad libitum resquiescat in marabout! C'était le seul sujet sur lequel ils étaient d'accord, leur latin était très approximatif.

A suivre aussi, dès que j'ai un moment







La falaise


Pris dans le tumulte des déchargements de la barge, occupés à repartir sur ce coin de banquise les caisses de matériel, ils n’avaient pas du se rendre compte que le Léopold Vreindhall les avait déposés au pied d’une gigantesque falaise infranchissable cachée dans le brouillard.

Erreur de jugement du capitaine ? Mauvaise carte ? Toujours est-il que les quatre alpinistes se trouvaient en fait sur une minuscule bande de terre et de rochers déroulée entre l’océan et cette paroi sans fin, cette entité terrestre de glace et de roche noire, une infranchissable muraille mythique qui ne figurait nulle-part, ni carte, ni relevé.

Loin de l’attendue base de transfert des douanes françaises, ils avaient échus sur une terre inconnue.


Annie avait été la première à lever les yeux sur cette inimaginable paroi, mais personne ne l’avait écoutée, personne n’avait prêté attention à sa voix si discrète.

Marc et Landri avaient hoché de la tête en bougonnant. Entendue sans avoir été écoutée, Annie n’avait pas osé reprendre de la voix malgré son inquiétude ; prise entre ses doutes et sa peur de gêner, elle avait préféré baster, se taire plutôt que de passer pour la gouvernante de l’expédition.

Il n’avait pas fallu des heures à l’équipe pour se rendre compte que ce défi n’en était pas un, c’était juste une folie, un truc débile : ils se regardaient les uns les autres en silence, à tour de rôle, mi-interrogateur, mi-terrorisés.

Landri avait explosé de colère :

Marc avait saisi au vol l’un des piolets posés sur la caisse et avançait en direction d’Annie avec la ferme intention de la transpercer comme une barrique, de lui exploser le crane sans ménagement.

Mais c’était sans compter sur l’abrupte intervention de Marga, la Polonaise venait de mettre fin aux velléités destructrices de Marc d’un uppercut dont il aurait de la peine à se souvenir tant le choc avait été violent ; Soulevé du sol et d’une demi-pirouette arrière, il avait rejoint un petit tas de fientes de macareux et allait vraisemblablement y trouver repos pour quelques instants.

Marga ne plaisantait pas tout le temps, et à ce moment précis, Landri et Annie savaient pertinemment qu’elle ne plaisantait même pas du tout ; Elle avait l’œil indéfinissable de l’ours menaçant qui a un truc coincé entre les dents et le crissement de ces dernières se faisait entendre de manière suffisamment précise pour justifier toute forme d’attitude conciliable, si hypocrite soit-elle de la part de Landri. Annie n’avait pas bronché d’un poil, pas bougé d’un cil.

Annie n’avait pas le cœur à répondre, elle sentait monter en elle la tension destructrice de la responsabilité de tout ça¸ de ce marasme. Elle en était totalement responsable : elle n’aurait eu qu’à ouvrir sa gueule, c’est vrai.


Marga avait décidé de prendre les choses en main, le faciès inexpressif des autres membres de la petite troupe ne lui laissait présager aucune réaction rapide de leur part et il fallait agir vite : le bateau était parti depuis une vingtaine de minutes et avec un peu de chance elle pourrait rappeler le capitaine avec la radio de secours pour un crochet ou au pire une petite explication sur la topologie locale.

Comme si la météo devait absolument apporter sa modeste contribution à la somme de leurs emmerdements, il commençait à neiger doucement. Marcelle tentait de contacter le bateau sans trop de résultats : la seule réponse à ses illusions était un paisible grésillement, un indice sonore d’isolement. Marcelle s’entêtait et continuait malgré tout à lancer des appels brefs et désespérés en direction du Léopold Vreindhall, elle tournait le dos à ses camarades mais l’extrémité de ses phalanges blanchies serrées autour de la radio trahissaient une certaine nervosité, une anxiété peu commune à cette femme d’exception. Si Marga craquait, c’était la fin et chacun d’entre eux en était conscient.

Alors que l’espoir commençait à les quitter, un crépitement insolite vint troubler leur détresse ; quelqu'un émettait sur le même canal qu’eux, une voix d’homme débitait sèchement quelques phrases sur la VHF.

Marga essayait de comprendre, de décrypter les sons qui s’échappaient de la radio avec un air circonspect. C’était inaudible, haché, pas un mot ne semblait provenir d’une langue connue, pas une sonorité n’apportait un peu de réconfort ou d’espoir aux quatre aventuriers.

Soudainement la voix du capitaine du Léopold Vreindhall se fit entendre, couvrant l’émission mystérieuse : Marga tentait de lui expliquer qu’ils n’étaient certainement pas à la baie des douanes et que c’est pour cette raison qu’ils lui demandaient de faire demi-tour. Le capitaine Heim Kagall n’avait pas pour habitude de se faire prendre pour un bleu, pendant les trente années passées à errer le long de ces côtes hostiles, il n’avait jamais loupé la moindre destination : Du pétrole pour les Français, un hélicoptère ou une paire de motoneige pour les Anglais, il était la référence en matière de livraison arctique et ce n’était sûrement pas une polonaise hystérique qui allait lui apprendre la navigation au compas.

Fort de ces certitudes, il faisait cap sur la baie des douanes dans ce qui était devenu un temps plutôt mauvais ; le Léopold Vreindhall se tordait en grinçant sur les vagues qui se succédaient pour l’abattre, pour le passer par le fond. Ce n’était pas la saison des icebergs et Heim s’apaisait de ce détail important, dans trois semaines il aurait été impossible de faire demi-tour pour aller choyer ces quatre touristes en mal d’aventure, la banquise ne le lui aurait pas permis, enfermant les quatre aventuriers dans une étreinte de froid et de glace pour les mois à venir. Tout a un prix et il se réjouissait déjà de pouvoir faire participer ces jeunes ahuris aux dépenses du retour vers la Norvège après leur courte et traumatisante épopée.


Mais le Léopold Vreindhall ne devait jamais atteindre la côte, tout ce qu’il atteignit c’est le fond. Le capitaine Kagall dans son enthousiasme et sa précipitation avait omis de passer à droite de la pointe aux glaces, préférant ainsi passer aux travers la passe étroite qui sépare ce pic ridicule de la terre. Mal lui en pris ; une déchirure monumentale dans le flanc du Léopold Vreindhall empêcha même Thor Magnussen de finir son sandwich au hareng et aux oignons frits, prisonnier du petit réfectoire situé sous le pont avant du Léopold Vreindhall. Il garderai cette pose historique pour l’éternité, cet air contrit de l’homme pris la bouche pleine dans une glaciation rapide et soudaine.

Ce n’est pas ce fracas lointain suivi d’un bruit baignoire et d’un ultime coup de corne de brume qui allaient rassurer nos aventuriers de pacotille.

L’heure n’était plus aux invectives, aux règlements de comptes ; ils étaient véritablement en danger, loin de tout ce petit confort parisien qui les entouraient trois cent cinquante jours par an, loin du SAMU et des thérapeutes, loin du catalogue du vieux campeur et de leurs soirées feutrées de préparation à l’aventure ; la situation était délicate.

Chacun y allait de sa pensée silencieuse et effroyable : Annie se voyait déjà, morte d’inanition, dévorée par des oiseaux et rendue ainsi décharnée et dépourvue de chairs dans sa jolie veste bleue à sa mère stupéfaite. Marga s’imaginait, tel un footballeur Uruguayen, en train de manger un peu d’épaule d’Annie en attendant d’hypothétiques secours.

Landri se rongeait les ongles en tentant vainement d’explorer les diverse solutions possibles, les éliminant presque aussi rapidement de son esprit pour cause d’infaisabilité.

Marc continuait à respirer profondément les fientes, ce qui lui ôtait toute notion d’angoisse ou de préoccupation en ce qui concernait son avenir, sa survie.

La côte sur laquelle ils se trouvaient se bordait de murailles de glaces instables et infranchissables de part et d’autre de cette paroi, de temps à autres, un pan de glace s’effondrait dans un fracas assourdissant pour leur rappeler de ne rien tenter de ce coté-ci. Rien, pas la moindre solution de fuite, la plus infime possibilité d’évasion ne se présentait à eux.

Ils décidèrent donc de monter leur campement sous une espèce de voûte logée entre la mer et la paroi, une sorte de faille protectrice ou ils ne craindraient plus les chutes de pierres et de fientes.

Le montage se fit solennellement, un peu comme s’ils montaient leurs caveau de groupe, pas un bruit, pas un mot, même Marc encore bardé des traces de sa sieste semblait avoir perdu sa hargne, lâché toute velléité de vengeance.

On fit en sorte que chacun puisse avoir son coin à lui, le camp ressemblaient à un village de toiles et de tubes et chacun pris ses quartiers une fois le montage terminé sans même regarder l’autre. Il fallait laisser un peu de temps, laisser le calme revenir. Chacun d’entre eux savait que la chance seule, le hasard pourrait les sortir de là.



Au soir du quatrième jour, après avoir partagé un belle boite de thon à la tomate et un sachet de fruits secs pour les quatre, chacun avait rejoint son isoloir, sa portion intime de toile de nylon battue par le vent. Combien de temps allaient-ils pouvoir tenir ? Annie, pas plus que les autres, n’avait trouvé le courage de faire l’inventaire des vivres. Pourquoi donc se torturer l’esprit à tenter de définir la durée de leur calvaire alors que chacun se savait plus ou moins condamné à finir son existence ici.

La tête posée en arrière contre la paroi noire elle aurait voulu s’y fondre et s’y perdre, disparaître entre les molécules tièdes de ce caillou qui lui servirait de tombeau. Sa joue glissait contre la pierre.

Tiède.

Pourquoi avait-elle utilisé le mot tiède ?

Annie eut un sursaut, elle se leva d’un bond pour faire face à sa portion de paroi, ce sombre compagnon. Tiède.

Elle avança ses mains tremblantes en direction de la paroi, hésita un instant puis les appliqua d’un seul coup. Tiède. La roche était tiède, presque chaude par endroits. Annie cherchait une explication logique, son esprit fouillait dans son vécu pour tenter vainement de trouver un comparable, quelque chose d’identique ; il y avait des souvenirs d’Ardèche, de bord de mer l’été, de terrasse à Saint-Paul en Provence, des chants de grillons mais rien ne semblait pouvoir rassurer Annie qui se sentait comme en prise face à une entité obsédante : la pierre lui semblait être vivante, comme si de douces pulsations en provenaient.


Annie voulait fuir et s’abandonner. Impossible de se décider entre ces deux options ; fuir pourquoi ? Pour aller se jeter dans l’eau ?

Annie entreprit de donner des coups de pieds dans la paroi monolithique et tiède, de toutes ses forces elle frappait de sa botte l’immuable roc. Elle avait mal, mal à hurler et elle continuait à frapper de toutes ses forces avec une rage peu commune.


Ca avait bougé. Pas juste une sensation de mouvement due aux spasmes de son orteil bleui mais un véritable retrait : aussi insignifiant que ce retrait aie pu être Annie l’avait vu, elle avait senti la masse se déplacer, se retirer. Un peu de gravier avait pris la place du rocher à sa base, s’écoulant doucement dans ce qui se présentait comme un demi-cratère miniature.

Annie sentait la monter en elle, un sentiment partagé entre la panique et l’effroi, un million d’idées saugrenues venaient en un instant d’envahir les cheminements déjà complexes de l’esprit d’Annie, elle sentait ce tsunami d’imbécillités loufoques et effrayantes, de ces pulsations qui la gagnaient sans vraiment pouvoir réagir, se tenir à quelque chose de concret. Elle était à 19000 kilomètres de chez elle, du café des Amis ou elle avait sa petite table, de son ordi portable, de ses sourires discrets et de ses habitudes. Elle était a 19000 kilomètres de tout ce qu’elle n’aurait jamais du quitter, en train de contempler une paroi en train de bouger en tremblant de peur et de froid.


Elle allait craquer, elle sentait monter en elle une irrémédiable et irrépréhensible vague de larmes et de lassitude, comme si la fin du monde d’Annie était à l’ordre du jour.


Annie laissa aller sa tête contre la paroi, mais cette dernière venait de se dérober sur un largeur suffisante et Annie s’étala de tout son long à l’intérieur d’une sorte de caverne sombre. La paroi s’était refermée derrière elle dans un claquement sec, mettant un terme sonore à toutes sortes de questions puisque Annie venait de tomber dans les pommes. Trop c’était trop.

Annie avait fini par se réveiller, reprenant conscience sous l’œil amusé d’un gigantesque moustachu bienveillant au regard doux et bleuté. Elle avait eu des moments difficiles, des instants de doute terrible et des submergences neuronales.

Il flottait dans cet étrange endroit une légère odeur de cardamome, contrairement à ce que l’on aurai pu penser, Annie se sentait sereine, calme et tranquille. Etait-ce simplement du au fait qu’elle avait laissé derrière elle une situation absurde ou parce que la température et le regard du grand moustachu étaient tout à fait supportables